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20 pages

L'ermite et la chevrière 
Traduit du gamasson post-moderne par Pougne de Suzac

Le vieil ermite s'ébroua et sortit sur le pas de la gariotte. Il secoua les brins de paille de sa houppelande et étira ses orteils en les faisant craquer dans les sandales. Clignant des yeux dans le soleil matinal, il peigna ses longues mèches grises entre ses doigts écartés.

La petite chevrière déboucha dans le champs en faisant grincer la mince barrière de branches entrelacées. Ses cheveux irradiaient dans le contre-jour. Elle se dirigea vers lui en ondulant des hanches pendant que ses chèvres escaladaient les murets desquels quelques pierres se détachèrent :

-- Alors grand-père, comment ça va ce matin ? Puis elle croqua dans son bâton de berger.
-- Mal aux os... Que m'amènes-tu là ?
-- Du fromage de chèvre et une bouteille d'eau de vie de prune. Elle mâchouilla un instant puis ajouta, la bouche pleine : D'abord continue ton histoire !
-- L'histoire de quand il y avait trop de monde sur la planète ?
-- Mais oui ! Quelle autre histoire ? Tu disais qu'il y avait des milliards d'habitants autrefois et qu'on avait trouvé le moyen de s'en débarrasser. Raconte vieux grigou ou tu n'auras pas ton fromage.

La consule de Belgique irait encore sans doute s'en plaindre auprès de l'échevin. L'ermite la suivait des yeux tandis qu'elle s'approchait. Oh ! les jolies jambes de gamine qui animaient le sarrau de toile ! Oh ! la gracieuse poitrine, la poitrine charmante. Un peu forte la poitrine... Peut-être un peu trop forte pour une jeune chevrière. Non ! Pas trop forte ! Jamais trop forte !*
   Il était content d'avoir de nouveau sa visite et lui sourit quand elle posa son panier et s'assit sur ses talons, les genoux dressés, les pieds bien à plat. Elle n'avait aucun mal à garder cette posture qui lui était familière car elle possédait de longs fémurs. Essayez vous-même et vous verrez que ce n'est pas facile.
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*Merci à Alphonse Allais

Le vieil ascète cracha de côté et commença : Donc on en était à plus de six milliards d'habitants, et la terre étouffait. On avait bien essayé la peste bubonique, le choléra, la bataille de Lépante, la grippe espagnole, le stagoulag, mais ça ne suffisait pas à éponger l'excédent...
-- Ça, tu l'as déjà raconté hier ! Elle se redressa, s'assit en tailleur et tira le bas de sa robe sur ses genoux.
-- Donc les dieux cherchèrent autre chose et découvrirent le singe vert.
-- ??? dit-elle.
-- Mais oui, tout le monde le connaissait, le singe vert qui se cachait dans les bois près de la Gamassade. Ce nom lui avait été donné malicieusement par le Prince.


On ne savait pas qu'il était malade, même lui, mais les dieux étaient au courant. Ils le firent forniquer et la maladie se communiqua à toutes celles qu'il niqua, qui elles-mêmes transmirent le virus aux hommes qu'elles séduisirent, et ainsi de suite. C'est en faisant l'amour que la maladie progressait. Cela fit merveille au début et on en conçut un grand espoir.
-- Ça alors, c'est trop cool ! C'est quoi un virus ? Elle se tortilla l'air réjoui et fit claquer l'élastique de sa culotte* à travers sa robe.
   L'ermite sentit monter une bouffée de chaleur et se gratta l'entrejambe. Il continua : Un virus, c'est une petite bête qui transporte la maladie...
-- Ah oui, j'en ai déjà vu dans le caleçon d'un bouffon à la fête de Varaire. Beurkh !
-- Ça c'est autre chose, je t'expliquerai si tu es sage. Revenons à la maladie du singe vert. Au bout de quelques années, les dieux furent déçus : certain hommes apprirent à s'en protéger.
-- Comment ? Elle se pencha en avant et l'ermite essaya d'apercevoir la naissance de ses seins.
-- Eh bien, les hommes se confectionnèrent ce que l'on appela des capotes. Tu ne sais pas ce que c'est, il n'y en a plus guère aujourd'hui.
-- Explique !
-- Euh, c'est... Il leva les yeux au ciel. C'est... comme une saucisse mais avec rien dedans. Seulement la peau... Et les homme enfilaient ça sur leur... truc...
   Elle éclata de rire en battant des mains. Puis soudain le regarda, les sourcils froncés :
-- Et comment faisaient-ils pipi ?
Il rit à son tour, découvrant des dents jaunies :
-- Ils enlevaient ça après usage, bien sûr. Sérieux : Si tu m'interromps sans cesse...
-- Continue, vieille crapule !
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* A cette époque, on ne portait pas de culotte (NdT)

-- Donc ça marchait mais pas aussi radicalement que le Consortium des dieux l'avait voulu, sauf en Afrique, où des papes, pour être béatifiés, avaient mis les capotes à l'index. En revanche, ça ne fonctionnait pas chez certains mahométans, car ce sont des gens qui n'avaient pas droit aux femmes, et quand ils y avaient droit, ils les détestaient et les enfermaient à la maison ou dans des sacs, pendant que d'autres, de-ci de-là, se faisaient exploser de frustration, mais sans grand résultat sur la population mondiale. Enfin, bref, il fallait trouver autre chose. Tu me donnes l'eau de vie ?
   Elle fit la moue, le regarda par en-dessous et sortit la petite bouteille du panier.
-- J'ai trop pas compris, l'index des papes, les femmes en sac...
   Il but une goulée et posa la bouteille à côté de lui. S'essuyant la bouche du revers de la main, il poursuivit.
-- Malgré cette petite pause, la terre allait tout de même vers sept milliard d'habitants, bien plus qu'elle ne pouvait en entretenir. Alors les dieux du Consortium eurent une nouvelle idée. Dans leurs laboratoires high-tech, ils mirent au point une nouvelle maladie plus simple à transmettre et beaucoup plus insidieuse.
-- Trop génial ! dit la jeune fille sans beaucoup de conviction en jetant un regard circulaire. Soudain elle se leva d'un bond et courut vers les chèvres : Ségolène ! Bernadette ! Cécilia ! Revenez ici ou je vous assomme !
   Le vieil homme regarda ses formes bondir et, au-dedans de lui, un vieux reste de testostérone saillit et lui donna terriblement envie d'harrypotter la jeune fille. C'était seulement en haut dans sa tête car le reste, en bas, ne suivait pas vraiment.


   Il commençait à faire chaud et, quand elle revint s'asseoir toute essoufflée auprès de lui, il distingua de petites perles de sueur miroiter sur les ailes de son nez et au-dessus de sa bouche charnue. Il passa sa langue sur les lèvres, les siennes malheureusement.
-- Raconte, vieux blaireau, la nouvelle maladie !
-- Eh bien cette maladie-là était propagée par des créatures qui traversaient les pays et les continents à cette époque. C'était les migrants. Ils transportaient le mal sans le savoir encore, et ils s'installaient ça et là, où bon leur semblait, passant les frontières sans autorisation.
-- Et ces émigrants, on ne les arrêtait pas ?
-- Si, parfois, mais c'était difficile. Et qu'en faire quand ils étaient interceptés ? On ne pouvait pas les renvoyer d'où ils venaient tout de même...
-- Macarel, bien sûr que si !... Que s'est-il passé ensuite ?
-- C'est là qu'était le génie des dieux du Consortium ! Pendant quelques années, la nouvelle maladie ne fut pas dangereuse et se transmettait en silence. Mais un jour, quand tous les pays eurent subi l'invasion, au moment voulu, vers l'année 2006-2007, le détonateur fonctionna et paf, le virus muta mutatis mutandi, infecta l'humanité et ce fut la grande épidémie mondiale, la pandémie finale. Les gens moururent par centaines de millions. Même dans notre Principauté et en France, où on avait prévu des traitements, il y eut 500 000 morts... Toutefois le problème de surpopulation fut réglé pour un temps à la grande satisfaction du Consortium.

-- Putain ! C'est vraiment chelou ce truc ! Ses yeux, sa bouche s'arrondissaient et la petite bergère semblait maintenant vraiment concernée par l'histoire. Elle interrogea :
-- Et toi, tu as connu ça ?
-- Oui, mais tu vois, je suis pourtant encore là...
-- Si on peut dire... pas pour très longtemps de toute manière. Avec son index, elle spiralait une mèche de cheveux le long de sa joue.
-- Mais explique-moi réellement ! Qui c'était ces émigrants ? C'était quoi cette maladie ? Comment tu t'en es sorti ?
   Le vieil ermite sourit en la regardant.
-- Tu as sans doute mal compris : ce n'étaient pas des migrants à proprement parler, mais des oiseaux migrateurs qui étaient porteurs d'un virus d'oiseau, d'un simple virus de grippe aviaire d'oiseau. Et il s'est métamorphosé en virus pour humains. La maladie était terrifiante mais nous avions des stocks de tamiflu pour nous soigner. Le reste du monde n'en avait pas...
   Des insectes traçaient des cercles sonores dans l'air pur. Elle resta pensive quelques secondes, puis :
-- C'est zarbi cette histoire !... Bon, c'est pas tout, ça, j'ai les chèvres à m'occuper ! Ciao vieux débris, à un de ces jours !
   Le soleil à contre-jour soulignait le mouvement des jolies jambes à travers le tissu. En gambadant sur le causse, la légère silhouette de la petite bergère s'éloignait avec ses chèvres. S'éloignait en même temps chez le vieil homme l'espoir d'assouvir jamais les dernières émotions du soir de sa vie.


Téléchargement du texte complet : L'Ermite et la petite chevrière (48 Ko)


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